Instincts archaïques - Egalité versus équité - Besoin de reconnaissance

Des singes pour parler d’équité et de besoins de reconnaissance

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Sommes-nous si éloignés des singes ?

Je vous invite à découvrir cette vidéo hilarante de deux singes qui sont nourris simultanément, l’un avec du concombre, l’autre avec du raisin. Le 1er semble satisfait avec le concombre jusqu’à ce qu’il s’aperçoive que la soignante est en train d’offrir du raisin à son voisin. 

C’est clairement la comparaison des deux situations qui le rend furieux et même violent (il commence par jeter le morceau de concombre, avant de secouer vigoureusement sa cage !). Au-delà de la colère, on lit l’incompréhension, l’injustice, le sentiment d’être lésé (voire peut-être d’être pris pour un idiot, qui sait ?!), ce qui contraste avec le stoïcisme et l’indifférence placide du 2ème singe.

Cette vidéo fait rire bien sûr… et invite aussi à la réflexion.
Sommes-nous si différents de ces singes ou bien la nourriture est-elle parfois de nature à réveiller nos instincts les plus archaïques ?

There is no we in food !

Fratrie nombreuse oblige, ce sujet me passionne et je regrette qu’on lise si peu de choses dans la presse, comme s’il y avait une forme de tabou. Cette vidéo fait écho à une illustration humoristique très bien vue selon laquelle « there is no WE in food », que l’on pourrait traduire par « il n’y a pas de NOUS qui tienne quand on parle de nourriture ». Je suis intimement convaincue que nous avons tous des névroses alimentaires (vous savez, ces petites mesquineries dont nous ne sommes pas fiers voire dont nous nous défendons presque !) et que la peur d’en avoir moins que l’autre et/ou d’être lésé est une des plus répandues !! (Et il y en a plein d’autres, il suffit de voir la crispation de certaines personnes à faire goûter leur assiette par exemple ou la façon qu’ont d’autres à se ruer – avec plus ou moins de finesse – sur les buffets !).

Alors, assumons-le haut et fort, la nourriture peut réveiller notre égoïsme et notre côté « chacun pour soi » ou plutôt « moi d’abord ». Cela arrive qu’elle vienne titiller notre instinct animal, ce que nous étions avant d’apprendre les bonnes manières de la socialisation. Inutile de s’en défendre, nous sommes tous pareils ! Quels que soient l'âge, la maturité émotionnelle, le statut social, la capacité financière à s’offrir les mets de son choix, il peut y avoir un moment de tension quand la nourriture entre en jeu. Reluquer la plus grosse part du gâteau au chocolat, être vigilant au moment du partage (il existe des fratries où l’on compte les fraises au moment du dessert pour s’assurer que tout le monde reçoit la même quantité !), éprouver de la fébrilité devant un buffet ou se sentir lésé, déçu ou agacé quand on a estimé ne pas avoir été servi correctement, le correctement en question voulant dire « autant que le voisin » dans bien des cas, voire encore mieux si possible ! Seulement voilà, bercés par l’encouragement voire l’injonction à partager (nos jouets, nos bonbons, nos amis…) lorsque nous étions gamins, nous ne sommes pas très à l’aise avec cette poussée d’égoïsme à l’âge adulte !

Evidemment, cette réaction épidermique ne se borne pas uniquement à l’univers de la nourriture, même si celle-ci est particulière du fait de son caractère vital et archaïque. D’autres situations de la vie courante, et notamment l’environnement professionnel, nous poussent souvent à vérifier que nous n’avons pas été lésés et sont sources d’immenses contrariétés et ruminations quand nous avons la sensation (qui ne tarde pas à se transformer en conviction pure et dure) que c’est le cas. Il suffit de penser à tout ce qui entoure le système de gratification et aux discussions d’expatriés qui confrontent et examinent leur package de départ ou encore aux comparaisons entre les marques d’attention et de reconnaissance reçues par chacun des salariés de la part de leur hiérarchie. Bien souvent, nous pourrions nous satisfaire de la situation mais c’est en voyant le traitement des autres que nous en venons à questionner notre valeur, à nous positionner comme victime d’injustice ou à nous réfugier dans notre colère ou notre frustration. Nous passons beaucoup de temps à nous étalonner, à nous comparer, à mesurer combien nous sommes aimés, à vérifier que notre territoire est équitablement alloué et respecté….

Finalement, ce singe manifeste ouvertement et sans filtre ce que beaucoup de nous (tous ?) ressentons parfois. Il semble manifestement outré de l’iniquité de traitement entre lui et son voisin et le fait savoir bruyamment. Sa colère cache un besoin non satisfait, celui d’être considéré avec autant d’égards que l’autre singe. La théorie de l’Elément Humain (Will Schutz) vient ici à notre rescousse pour comprendre quelle est la peur qui peut bien se cacher derrière un comportement aussi réactif (agressif ?). Et c’est clairement la peur d’être ignoré et d’être transparent (versus les deux autres peurs que sont la peur d’être humilié et la peur d’être rejeté ou de déplaire) qui est en jeu ici. Cette peur renvoie au besoin d’avoir sa place, d’être inclus dans un groupe, de sentir qu’on a de la valeur et qu’on y est en sécurité psychologique. Bien souvent malheureusement, la peur d’être ignoré et de ne pas avoir sa place se traduit par le besoin d’être traité exactement de la même façon que les autres, et l’on en vient à confondre égalité et équité comme l’illustre cette image très parlante.

Egalité versus équité

On pourrait prolonger la réflexion en portant notre attention sur l’autre singe (celui à qui on donne les raisins) qui semble se complaire dans une attitude stoïque et indifférente ? Perçoit-il une différence de traitement, et si oui, préfère-t-il faire profil bas parce qu’il redoute que les raisins lui soient retirés s’il manifeste une once de soutien vis-à-vis de son acolyte mécontent ? Est-il possible qu’il ne soit pas conscient de la situation et ne l’interprète pas comme un acte de favoritisme (ce qui au passage en dit long sur nos prismes personnels et le fait que l’iniquité est fondamentalement subjective) ? Se fiche-t-il tout simplement de ce que vit son voisin malheureux ? Quelles autres raisons peuvent expliquer sa nonchalance et son manque total d’empathie et de solidarité et surtout, comment ce comportement résonne-t-il pour nous autres humains ? A quoi nous renvoie-t-il de nos propres mesquineries et de nos petits arrangements avec nous-mêmes ?

Autant de questions intéressantes à se poser avec une bonne dose d’auto-dérision, de courage et de sincérité. Mais ensuite, que faire de tout ce fatras embarrassant ?

-Sans doute déjà accepter ce qu’on ressent, arrêter de le renier ou de s’en défendre pour accueillir cette émotion bien présente. Comme souvent, le simple fait de faire de la place et de mettre des mots sur son ressenti permet de descendre d’un cran dans le niveau de stress et de voir les choses plus posément.

-Prendre conscience ensuite de ce que cette émotion a à nous dire de nos filtres personnels (qu’est-ce qui objectivement me laisse à penser que je suis lésé(e) ? lésé(e) par rapport à qui, à quoi ?) et de nos besoins non satisfaits, de notre estime de nous-mêmes, de nos besoins singuliers de reconnaissance.

-Et enfin oser se donner à soi-même déjà, mais aussi demander explicitement aux autres ces fameux signes de reconnaissance qui nous manquent tant !

Bref encore un savant dosage de compétences relationnelles à explorer !